Ça m’a pris un matin

« Mais quelle mouche a bien pu me piquer ce matin-là ? »

Un matin de 2025, à 67 ans, je me suis autorisé à envisager comme avenir désirable et essayable l’entreprise d’un travail de thèse. La page que vous êtes en train de lire n’a rien à démontrer. Elle inaugure une enquête et expose son dispositif avant que celui-ci n’ait rien produit. Que les instruments présentés ci-dessous soient encore presque vides n’est pas un manque à cacher, c’est une information de méthode. On voit ici le geste au moment où il se risque, pas une fois qu’il a réussi.

L’énigme

D’où est venue cette autorisation à donner sens à ce que j’allais ensuite pouvoir envisager comme un avenir désiré ? Je ne sais pas encore répondre, et c’est justement pour cela que j’ouvre l’enquête. Quelque chose s’est autorisé ce matin-là. Reste à savoir de quoi ce matin était fait.

Le choix de méthode

Je pourrais raconter, après coup, une trajectoire qui aurait forcément conduit à ce matin. Je m’y refuse. Relue à l’envers, une vie se resserre en une seule ligne, et cette ligne se met à passer pour la seule qui était possible. Le chemin pris finit par masquer tous ceux qui restaient ouverts à chaque pas. C’est exactement ce que je veux tenir à distance et je veux enquêter autrement : sur les rencontres, les situations, les bifurcations, les tentatives, les empêchements, les latences et les réactivations qui ont pu, peu à peu, rendre cet avenir pensable et essayable. Non pas une ligne droite reconstruite après coup, mais un terrain de possibles dont certains seulement ont été empruntés.

Le passé n'est pas une flèche : une vie est un fil parmi un champ de chemins possibles, et le présent rouvre l'éventail des futurs.

Schéma : Stéphane Caillaud, CC BY-SA 4.0. Idée inspirée du « life paths » de Tim Urban (Wait But Why), rencontré dans cet article du New York Times et ce fil X.

Cela demande une autre façon de poser le regard. Ne jamais confondre ce que j’ai vécu, ce que j’en ai conservé comme trace, ce que je retiens pour l’enquête, ce que j’en analyse, et ce que j’en mobilise dans une argumentation. Ma vie quotidienne et sociale est le milieu depuis lequel j’enquête. Elle n’est pas, intégralement, mon matériau.

Voici la question dans sa formulation d’aujourd’hui

L’évaluation comme milieu réflexif du collectif pensant : vers une épistémologie développementale des sciences citoyennes pratiquées depuis la vie quotidienne et sociale.

Cette formulation est datée. Elle sera révisée, et je veux qu’on puisse suivre ses révisions plutôt que de faire comme si elle était tombée juste du premier coup.

Les instruments, encore vides à ce stade

J’enquête avec un assemblage d’instruments. Aucun ne contient encore de données. Les nommer maintenant, vides, c’est déjà dire comment je compte chercher.

InstrumentCe qu’il permettra d’interrogerSa fonction dans l’enquête
Modèle de donnéesSelon quelles catégories je décris mon parcoursRendre le matériau comparable et interrogeable, tout en restant révisable
TimelineJSQuand ? dans quel ordre ?Donner à voir séquences, bifurcations, latences, réactivations
StoryMapJSOù ? dans quels lieux et quels milieux ?Situer géographiquement l’apparition de certains possibles
KumuQu’est-ce qui s’est relié à quoi ?Cartographier les liens entre épisodes, acteurs, ressources
Traces et fiches (Quartz)Sur quelles traces telle proposition repose-t-elle ?Permettre le retour aux sources, la vérification
Corpus ObsidianQu’ai-je déjà écrit, et quand ?Tenir la mémoire, la source unique dont tout dérive
Journal réflexifCe que je comprends aujourd’hui, distinct de ce que je comprenais alorsTenir les trois temps sans écraser l’un par l’autre
IA / RAGOù sont les traces dispersées, les récurrences, les premières occurrences ?Instrument d’exploration, jamais arbitre de la généalogie

L’IA, dans la façon dont je tente de la mettre au travail, à savoir comme une auto-interlocution amplifiée, m’aide à distinguer ce qui est trouvé dans le corpus, ce qui en est inféré et ce qui est proposé comme hypothèse. Je veille à ce qu’une suggestion ne soit pas silencieusement transformée en fait établi et à ce que soit produit le chemin vers les notes permettant de vérifier.

Une hypothèse de description (modèle V0)

Pour rendre ce parcours interrogeable, il me faut un vocabulaire minimal pour le décrire. Le voici, à l’état d’hypothèse, pas d’ontologie1 stabilisée :

ÉPISODE · ACTEUR · RESSOURCE · MILIEU · TRACE · QUESTION · CAPACITÉ · FORK

Un mot mérite d’être signalé, le FORK. Je le traite provisoirement comme une catégorie du modèle, bien qu’il puisse s’avérer être plutôt une propriété de certains épisodes : le moment où plusieurs suites étaient encore possibles. Le documenter, c’est se rappeler qu’à ce moment-là je ne savais pas encore ce qui allait suivre. C’est mon garde-fou principal contre la relecture téléologique, celle qui fait croire que tout devait arriver. Le modèle lui-même est un objet de recherche : il gardera l’historique de ses versions et dira pourquoi telle catégorie apparaît, se transforme ou disparaît.

Le problème que je ne cache pas

Pour rendre mon parcours intelligible hors de moi, je dois le rendre en partie calculable : distinguer des entités, les catégoriser, établir des relations, permettre des requêtes et des comparaisons. Mais rendre calculable suppose de catégoriser. Et catégoriser est déjà une opération d’interprétation. Il n’existe pas de description neutre du passé. Je le pose ici parce que c’est le nœud de l’enquête, pas un détail technique à régler en coulisses.

Pourquoi de cette façon-là, en 2026 ?

Cette enquête devient techniquement envisageable dans un moment particulier de l’histoire numérique et des puissances de calcul : un corpus personnel devenu interrogeable, l’hypertexte, les visualisations, les données structurées, la recherche sémantique, l’IA et le RAG2. Les instruments avec lesquels j’enquête font eux-mêmes partie de l’enquête. Je ne m’en sers pas comme d’outils transparents : ce qu’ils rendent visible, et ce qu’ils rendent calculable, appartient à la question.

Un dispositif qui apprend de lui-même

Cette page est une version, pas une vitrine. Elle porte un numéro (v0.0.2) parce qu’elle change. Ce qui la fait changer, les épreuves rencontrées, les questions apparues, les bifurcations prises, se documente à part, dans le journal d’effectuation. La version v0.0.1, mon tout premier geste public, y reste consultable : on peut voir d’où je suis parti.

L’enquête commence ici

Voilà le geste que je m’autorise. Voilà l’énigme avec laquelle je commence, la méthode que j’envisage, les instruments encore vides. Ils le resteront un temps. Leur remplissage, leurs transformations et peut-être leurs abandons feront eux-mêmes partie de l’enquête, à la vue de tous.

Si quelque chose ici fait écho à votre propre matin, ou si vous voyez un angle mort dans la façon dont je m’y prends, parlons-en. Une enquête ouverte est une possibilité d’apprendre, pas une information à recevoir.


Stéphane Caillaud · 20 août 2026 · CC BY-SA 4.0
Hello World / v0.0.2
Thèse hors les murs : « L’évaluation comme milieu réflexif du collectif pensant »

Footnotes

  1. En informatique comme en philosophie, une ontologie est une description explicite et structurée des types d’entités d’un domaine et des relations entre elles. Dire « pas d’ontologie stabilisée », c’est refuser de figer trop tôt ces catégories.

  2. RAG, pour Retrieval-Augmented Generation. Une IA qui, avant de répondre, va d’abord chercher des passages dans un corpus donné, ici mes notes, et s’appuie dessus au lieu de puiser seulement dans ce qu’elle a appris. C’est ce qui permet de lui faire citer mes sources, donc de vérifier.