Conversations en lisières
Point de départ
Aucune décision ne s’est imposée ce matin de 2018, il y avait juste cette intuition qu’un possible s’ouvrait, sans plans ni promesses, mais avec assez de consistance pour demander à être habité.
La question n’était pas : que faire ? Elle s’est formulée autrement, plus discrètement, mais avec insistance pour devenir : à quoi puis-je m’autoriser maintenant ?
S’autoriser
Sept ans plus tard, je comprends mieux ce qui s’est joué. Je ne me suis pas seulement autorisé à être déplacé par ce que je ne connaissais pas encore, sans savoir où cela mènerait ni ce que cela exigerait de moi mais je me suis aussi autorisé à ouvrir un dialogue différent avec ce monde incertain pour, finalement, “Faire recherche en habitant”.1
Et cela m’a amené à accepter que certaines questions prennent plus de place que d’autres, non parce qu’elles étaient plus légitimes à priori, mais parce qu’elles insistaient, revenaient, demandaient à être regardées de plus près.
Rien ne s’est fait d’un seul geste, l’autorisation s’est construite par tatônnements au fil d’échanges parfois féconds, parfois maladroits, souvent inconfortables.
Elle n’a rien eu d’héroïque : elle était fragile, située, toujours à recommencer, exposée aux contextes, aux autres, aux limites rencontrées en chemin.
Bref, j’ai rencontré les conditions me permettant de décrypter le sens niché dans mes activités 2 et ce décryptage me permet aujourd’hui de comprendre comment nourrir un horizon de sens qui, sans cela, resterait bien opaque.
Pour autant, ce décryptage n’est jamais un acte solitaire et ces conditions s’éclairent pleinement dans le dialogue.
Les conversations collaboratives: des conditions d’où émerge le sens
Des conversations où l’on ne cherche ni à convaincre, ni à conclure trop vite, des conversations où il s’agit plutôt de rendre pensable ce qui se joue, ensemble, dans l’incertitude.
Des conversations qui permettent de dessiner des lignes d’attention communes : ce qui mérite enquête, ce qui appelle discussion, ce qui engage une responsabilité partagée, même sans accord préalable.
Ces conversations ne vont pas de soi car elles supposent d’accepter les désaccords, les décalages de rythme, les malentendus. Et elles demandent aussi de travailler les conditions mêmes de l’échange : ce qui peut être dit, ce qui reste en suspens, ce qui demande à être repris, reformulé.
Les conversations collaboratives ne visent ni à convaincre ni à conclure prématurément. Elles constituent plutôt un cadre relationnel et cognitif au sein duquel les activités vécues peuvent faire l’objet d’une réflexion partagée, ouvrir des possibles, et soutenir une coordination progressive des actions.
Dans cette perspective, le sens commun n’est ni préalable ni stabilisé une fois pour toutes : il émerge d’un va-et-vient continu entre l’expérience, la mise en mots, l’exploration et l’apprentissage collectif. Les conversations collaboratives apparaissent alors non comme une solution, mais comme l’une des conditions permettant de rendre ce travail du sens pensable et habitable dans l’incertitude.3
Culture de l’autorisation
Chemin faisant, j’ai aussi compris que se tissait une culture de l’autorisation construite dans la pratique, par l’attention portée à ce qui ne va pas de soi — y compris dans nos manières de parler, d’écouter et de délibérer.
Ce mouvement engageait plus qu’une manière de chercher et ouvrait une expérience de citoyenneté vécue, réfléchie et située : exercer son jugement, cultiver l’esprit critique, garder la responsabilité de sa pensée, répondre de ce que l’on engage, même à petite échelle.
S’autoriser ainsi ne va pas sans contrepartie car rien de cela n’est garanti et tout peut s’appauvrir si l’on n’y prête pas attention.
Cela suppose alors de prendre soin des milieux qui rendent ces conversations possibles : relations, temporalités, espaces de pensée, dispositifs d’échange.
Un dispositif
Conversations en lisières naît de là, ce n’est pas un projet clos mais un dispositif documentaire et conversationnel.
Un lieu pour déposer des traces, relier des scènes, reprendre des notions, éprouver des formes de dialogue, et explorer les enjeux des conversations elles-mêmes — leurs régimes, leurs effets, leurs limites.
Ici, billets, dossiers, fiches et références ne s’additionnent pas mais s’entrelacent.
Alliances possibles
On peut entrer par fragments, rester en surface, creuser un point précis, revenir plus tard et, surtout, rien n’impose de tout suivre pour mieux inviter à habiter.
Ce lieu s’adresse à celles et ceux qui se sentent animées d’un esprit de recherche, profane ou académique, et qui acceptent de s’engager dans des conversations exigeantes, seules capables de soutenir des alliances capacitantes sans épuiser les milieux.
Cela suppose aussi de ne pas tout mettre sur le même plan, et d’accepter que certaines préoccupations deviennent centrales à un moment donné, avant d’être reprises autrement plus tard.
Point ouvert
Ce billet est un seuil et en tant que tel il sera repris, déplacé, peut-être contredit.
Comme tout ce qui compte, il accepte d’être provisoire et ce qui importe n’est pas d’adhérer, mais de voir si quelque chose, ici, autorise à continuer la conversation.
Footnotes
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Faire recherche en habitant ? Une histoire populaire de la recherche-action Louis Staritzky et Pascal Nicolas-Le Strat > En quoi les expérimentations collectives de terrain font-elles recherche ? Question que nous avons posée à Louis Staritzky et Pascal Nicolas-Le Strat, chercheurs en sciences sociales, qui ont répondu par un précis pragmatique et politique sur la recherche action, ouvrant un large et inédit éventail de modes de recherches coopératives, nous engageant à « outiller nos manières de faire ». Faire recherche en habitant ↩
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Les entretiens de décryptage : de l’explicitation à l’émergence du sens. Nadine Faingold
Ce livre s’adresse à tous les professionnels de l’accompagnement qui mènent des entretiens où il s’agit d’aider une personne à mettre en mots son expérience et ses ressources. A partir de la description d’un moment de pratique et de la prise en compte de sa tonalité émotionnelle, les entretiens de décryptage visent la mise au jour des valeurs et des enjeux identitaires mobilisés dans l’action. Chaque chapitre apporte des outils méthodologiques précis, qu’il s’agisse d’un contexte de formation, de conseil ou d’aide au changement. De nombreux exemples illustrent cette approche de l’accompagnement conçu comme une aide à la prise de conscience.Les entretiens de décryptage : de l’explicitation à l’émergence du sens ↩ -
Cette compréhension des conversations collaboratives s’appuie notamment sur la fiche n°67 du Guide de l’organisation apprenante, qui met en évidence le rôle de la conversation dans l’articulation entre activités, réflexion, partage du sens et coordination de l’action.
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