6. Du personnel au collectif : intériorité citoyenne et tenue d’un agenda civique

6.1. La capacité politique comme expérience vécue

Les travaux consacrés à l’agenda civique abordent le plus souvent la question à partir de collectifs déjà constitués, d’organisations identifiables ou d’arènes publiques stabilisées.

Cette focale tend toutefois à laisser dans l’ombre un enjeu décisif : la capacité politique des citoyennes et des citoyens comme expérience vécue, antérieure ou parallèle à toute structuration collective formalisée.

Dans cette perspective, la citoyenneté ne se réduit ni à un statut juridique ni à un ensemble de comportements attendus. Elle peut être comprise comme une expérience pratique, faite d’apprentissages, d’épreuves, d’hésitations et de reprises, par laquelle des individus se découvrent capables de juger, de prendre part et de répondre de ce qu’ils engagent. [@ogien2019_capacite_politique]

La capacité politique n’est pas donnée une fois pour toutes : elle se construit dans des situations concrètes, souvent modestes, où s’articulent expression personnelle, confrontation à l’altérité et mise en commun partielle des préoccupations.

Penser l’agenda civique à partir de cette expérience permet de déplacer la question des seules priorités collectives vers les conditions subjectives et relationnelles qui rendent possible leur émergence et leur tenue dans le temps.

6.2. Agenda civique personnel : un espace de clarification, non un programme

Introduire la notion d’agenda civique personnel ne revient pas à individualiser excessivement le politique, ni à substituer des préférences privées à la délibération collective.

Il s’agit plutôt de reconnaître l’existence d’un travail de clarification en amont de l’engagement, souvent invisible, par lequel une personne identifie ce à quoi elle se sent appelée à prêter attention, ce qu’elle est prête à porter, et ce qu’elle choisit, au contraire, de ne pas investir.

Cet agenda personnel n’est ni stabilisé ni exhaustif. Il est traversé par des tensions : entre indignation et responsabilité, entre désir d’agir et limites acceptables, entre exposition publique et retrait nécessaire. Loin de concurrencer l’agenda collectif, il en constitue une préfiguration fragile, qui conditionne la qualité de la participation ultérieure.

Sans ce travail d’élucidation, les engagements risquent de se traduire par des formes de surcharge affective, de confusion des registres ou d’épuisement, qui fragilisent autant les individus que les collectifs qu’ils rejoignent.

6.3. Furtivité, individuation et tenue des collectifs

La Charte du Verstohlen offre ici un cadre particulièrement éclairant pour penser l’articulation entre individuation et engagement collectif. Elle part d’un constat anthropologique et politique fort : l’humanisme est fragile, et les formes de lien collectif ne peuvent être soutenables que si elles respectent cette fragilité au lieu de la nier.[@fleury2022_verstohlen]

Loin d’exalter une visibilité permanente ou une exposition constante, la charte invite à penser une technique de la furtivité : des manières d’être au monde et aux collectifs qui permettent de consolider les pouvoirs d’agir sans sacrifier les libertés individuelles ni l’intégrité subjective.

Cette approche est précieuse pour l’agenda civique, car elle rappelle que toutes les contributions n’ont pas vocation à être visibles, ni toutes les priorités à être portées de manière frontale.

Dans cette perspective, la tenue d’un agenda civique ne dépend pas seulement de la clarté des revendications, mais aussi de la capacité des collectifs à accueillir des engagements différenciés, des rythmes inégaux et des formes de présence discrètes mais essentielles.

6.4. Nourrir l’intériorité citoyenne pour « faire autrement ensemble »

Les travaux et pratiques autour de l’intériorité citoyenne prolongent ce déplacement en insistant sur les conditions intimes et relationnelles de la transformation sociale. Nourrir cette intériorité ne relève pas d’un repli introspectif, mais d’un effort pour ralentir, créer de l’espace, et ouvrir en soi des brèches permettant d’imaginer d’autres manières de faire collectif.[@lilot_interiorite]

Trois dimensions apparaissent ici centrales :

  • la capacité à naviguer sainement des processus de transformation sociale souvent éprouvants ;
  • l’attention portée à la qualité des relations, à l’entraide et à la reliance ;
  • la sortie des logiques d’accélération et de productivisme, qui tendent à reproduire des rapports de pouvoir délétères au sein même des démarches émancipatrices.

Ces dimensions ne constituent pas des prérequis moraux, mais des ressources pratiques pour soutenir dans la durée un agenda civique qui ne s’épuise pas dans l’urgence ou l’injonction à l’action.

6.5. Action, nomination et expérience partagée

Enfin, l’articulation entre intériorité et agenda civique gagne à être pensée à partir d’une conception transactionnelle de l’action, telle qu’on la trouve notamment chez Paulo Freire et John Dewey.
Nommer le monde, pour Freire, n’est jamais un acte purement descriptif : c’est un geste par lequel les acteurs transforment leur rapport à la réalité, tout en se découvrant responsables de ce qu’ils font advenir.[@freire1992_pedagogie]

Dewey, de son côté, rappelle que l’expérience partagée repose sur des systèmes de signes et de symboles communs, sans lesquels aucune compréhension collective n’est possible.[@dewey2001_public]

Appliquée à l’agenda civique, cette approche souligne que les priorités collectives ne préexistent pas aux interactions : elles émergent de processus de nomination, de reformulation et de mise en discussion, toujours situés.

L’agenda civique apparaît alors moins comme un programme à défendre que comme un processus continu de traduction entre expériences personnelles, langages partagés et formes d’action collective.[@renault2007_transactionnelle]

6.6. Vers une conception soutenable de l’agenda civique

Penser conjointement intériorité citoyenne, capacité politique et action collective conduit à envisager l’agenda civique comme un équilibre instable, toujours à reprendre, entre :

  • clarification personnelle et délibération collective ;
  • visibilité publique et formes de présence plus discrètes ;
  • urgence de l’action et nécessité du ralentissement.

Cette conception invite à déplacer l’attention des seuls résultats vers les conditions de tenue des engagements, dans le temps long. Elle prépare ainsi le terrain pour des appropriations situées de la notion d’agenda civique, attentives aux milieux, aux personnes et aux dispositifs qui les rendent possibles.

Références