D’où pouvait bien venir ce matin
Récit provisoire d’un épisode réel. Une première version le racontait trop bien ; celle-ci a été corrigée après confrontation à mes propres traces. Comment, c’est dans le journal d’effectuation.
Il y a quelques jours, j’ai posé le premier geste public d’une thèse restée longtemps dans mes tiroirs. Une page, presque rien, avec une énigme en porte d’entrée : ça m’a pris un matin, mais d’où ce matin pouvait-il bien venir ? Ce billet ne répond pas à l’énigme. Il raconte ce que j’ai fait le lendemain, en essayant de la prendre au sérieux.
Le lendemain, donc, j’ai ressorti une vieille lecture, un article de 2012 sur la gestion des connaissances en entreprise. Relu maintenant, il s’est ouvert sur mes questions d’aujourd’hui autrement qu’à l’époque. Ça, je peux l’attester : j’ai noté noir sur blanc ce qu’il me faisait penser cette fois-ci, et ce n’était pas ce qu’il me faisait penser avant.
La phrase facile serait : l’article n’avait pas changé, c’est ma situation qui avait changé. Elle est jolie. Je ne m’en sers pas comme d’un fait, parce que je n’ai aucune preuve du lien. Ce que je sais : un milieu de questions s’est installé autour de moi ces derniers mois, une place de marché, une lisière entre Berry et Creuse, une communauté autour de la robustesse et du soin, et une question qu’on m’a posée un jour que je ne date plus précisément, comment documenter des expériences sensibles sans les figer ni les appauvrir. Je sais que je relisais depuis là. Que ce « depuis là » ait fait le travail, c’est mon interprétation d’aujourd’hui, pas ce qui s’est passé.
Ce que je peux dire de plus sûr concerne Isabelle Stengers, mais pas comme une révélation du matin. Je porte depuis longtemps une idée que je tiens d’elle : nous ne savons pas de quoi les gens sont capables, parce qu’ils sortent d’une destruction systématique de leur pouvoir d’agir et de penser.1 Ce n’est pas cette lecture qui me l’a apprise. C’est plutôt qu’en relisant l’article je suis allé la rechercher, et qu’avec elle la question s’est reposée autrement : non plus « comment mieux faire circuler des connaissances », mais « quels milieux rendent des collectifs plus capables de penser leur propre expérience, sans qu’on la leur prenne ». Cette façon de tourner la question m’était déjà familière avant l’article. Je ne la découvre pas, je la retrouve.
Alors je ne dirai pas que cette lecture a relancé ma thèse. Elle avait déjà bougé la veille, le jour du geste public, avant que je rouvre l’article. Ce que la lecture et Stengers font est plus modeste, et plus honnête : elles m’aident à comprendre, après coup, d’où ce matin a pu venir. Une chose ancienne est redevenue utilisable dans mon présent. Je peux constater la rencontre ; ce qui l’a rendue possible reste à enquêter. Pourquoi exactement, et dans quel ordre tout cela s’est noué, je n’en suis pas sûr. Je préfère laisser l’incertitude visible plutôt que de la ranger.
La suite est ouverte. Je voudrais qu’elle puisse se faire suffisamment à la vue de tous pour que ses bifurcations, ses reprises et quelques-unes de ses ratures restent visibles.
Stéphane Caillaud · 21 août 2026 · CC BY-SA 4.0
Footnotes
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Isabelle Stengers, propos recueillis par Pierre Chaillan, « La gauche a besoin de manière vitale que les gens pensent », L’Humanité, 15 juillet 2013. Verbatim : « nous ne savons pas de quoi “les gens” sont capables, car ils sont issus d’une opération de destruction systématique de leur pouvoir d’agir et de penser ». ↩
