Quand le récit précédait les traces

Situation. Après le premier geste public (EFF-0001), j’ai voulu témoigner d’un épisode réel : comment une vieille lecture, un article de 2012 sur la gestion des connaissances en entreprise, était redevenue opératoire dans mon présent, et ce qu’une idée d’Isabelle Stengers m’avait permis d’en faire. J’en ai écrit une première version, avec l’aide d’une IA.

Intention. Un billet lisible, au « je », qui ne démontre pas la thèse mais raconte honnêtement un épisode.

Épreuve, surprise. En relisant cette première version, puis en la passant à un protocole que j’ai appelé le test anti-belle-histoire, une chose est apparue. Le récit tenait une causalité séduisante, mais incompatible avec la chronologie de mes propres traces. Il laissait entendre que la relecture, puis Stengers, avaient remis ma thèse en mouvement. Or le geste public qui la remet en mouvement date de la veille, le 20 août ; la relecture, du lendemain, le 21. La cause supposée venait après son effet.

Correction factuelle majeure. Le Hello World précède la relecture. Une fois cet ordre rétabli, plusieurs phrases du billet ne tenaient plus.

Ce que l’audit a changé, cinq exemples.

  1. « L’article n’avait pas changé, c’est ma situation qui avait changé », posé comme un fait, est devenu : « La phrase facile serait… Je ne m’en sers pas comme d’un fait, je n’ai aucune preuve du lien. »
  2. « Ce qui a vraiment déplacé les choses, c’est une remarque de Stengers » est devenu : « Je porte depuis longtemps une idée que je tiens d’elle… Je ne la découvre pas, je la retrouve. » La façon capacitante de tourner la question m’était déjà familière ; l’épisode ne l’a pas produite, il l’a retrouvée.
  3. « Elle s’est remise à bouger », placé après Stengers, est devenu : « Elle avait déjà bougé la veille, avant que je rouvre l’article. » La contradiction interne tombe.
  4. « Une question qui ne me lâchait pas » est devenu : « une question qu’on m’a posée un jour que je ne date plus précisément. » Je ne fais plus passer pour acquise l’origine d’une question que je n’ai pas tracée.
  5. « Un présent qui la rendait à nouveau utile » est devenu : « Je peux constater la rencontre ; ce qui l’a rendue possible reste à enquêter. »

La sédimentation, conservée.

V1  la première histoire, trop belle
 ↓  audit anti-belle-histoire
 ↓  correction factuelle majeure : le Hello World précède la relecture
V2  causalité défaite, incertitude réintroduite

Aucun de ces états n’efface le précédent. C’est le passage qui instruit, pas seulement l’arrivée.

Fork. Trois suites étaient possibles : garder la belle version parce qu’elle se lit mieux ; la corriger ; renoncer au billet. J’ai corrigé, et gardé la trace du geste plutôt que de la lisser.

Futur essayé. La version publiée du billet est la V2. La V1 n’est pas en ligne ; ses phrases fautives sont citées ici, ce qui suffit à montrer ce qui a bougé.

Ce que je prétends, et ce que je ne prétends pas. Je ne dis pas que mon dispositif garantit que je dis vrai. Je dis qu’il augmente mes chances de détecter, de rendre visibles et de corriger certaines façons dont je pourrais me raconter une histoire trop cohérente. C’est une prétention plus modeste, et plus solide. Elle rejoint le « scout mindset » de Julia Galef, chercher ce qui est vrai plutôt que défendre ce qu’on a déjà écrit, et ce que Devon Zuegel dit de son blog : écrire assez souvent pour qu’on ne prenne pas mes textes pour des opinions figées, mais pour un flux de pensée saisi en plein cours de révision.

À observer. La V2 reste-t-elle lisible une fois défaite de sa jolie causalité ? Ce genre d’audit tient-il dans la durée, ou s’émousse-t-il ? Un lecteur, ou une IA qui lit ce site, y trouve-t-il de quoi distinguer ce que j’atteste de ce que j’interprète ?

Stéphane Caillaud · 21 août 2026 · CC BY-SA 4.0